Pourquoi on en parle ?

Le quotidien britannique The Independant résume ainsi l’information : « Le Premier ministre espagnol Mariano Rajoy a annoncé vouloir réduire de deux heures la journée de travail et mettre un terme à la sieste traditionnelle, afin de mettre le pays en conformité avec ses homologues européens. » 

Certes, la société espagnole a son propre rythme de travail et des horaires souvent décalés par rapport au reste de l’Europe. « On déjeune vers 14 h, la pause de l’après-midi est assez longue et la journée de travail va jusqu’à 20 h, explique Florence Calvez, du Centre culturel franco-espagnol de Nantes. Mais parler de sieste est un cliché, c’est comme dire que les Français s’habillent avec des rayures et portent des bérets. Ils n’ont pas le temps pour la sieste, sauf peut-être l’été quand il fait très chaud. » En clair : les Espagnols ne font pas plus de siestes que les Allemands. En revanche, ils mangent plus longtemps…

Quelle est la particularité du rythme espagnol ?

Il s’agit en fait d’un sempiternel débat en Espagne. Déjeuner à 14 h, dîner à 22 h et début des programmes télé de soirée à 22 h 30 au mieux : en Espagne, on vit plus tard. La faute au fuseau horaire qui fait tomber la nuit tardivement. Changée par Franco pour plaire au régime nazi (à l’instar de la France de Pétain) alors que la péninsule ibérique est clairement alignée sur le Royaume-Uni, l’heure espagnole (GMT + 1) est l’une des explications à ce rythme un peu spécial. 

Pourtant, la journée commence comme ailleurs vers 8 h 30 ou 9 h. D’où des journées à rallonge avec des pauses et un déjeuner qui s’éternise. « On appelle ça « sobre mesa », qui signifie « sur la table » : c’est le temps qu’on passe après le repas à discuter autour de la table. Le midi, ça peut durer longtemps, même entre collègues. »

Quel est le projet de Mariano Rajoy ?

Faire terminer la journée de travail à 18 h et raccourcir la pause méridienne. Son objectif non dissimulé est d’intensifier la productivité du pays et la flexibilité du travail…

Rajoy a-t-il une chance de voir ce projet aboutir ?

Pas vraiment. « Les Espagnols ne prennent pas ça très au sérieux,estime Florence Clavez, ils sont habitués à ce rythme qui leur convient. C’est vrai que leurs journées sont longues, tout le monde serait content de finir plus tôt. Mais en Espagne, 18 h, c’est encore l’après-midi ! Cet aspect culturel est très fort, ce serait difficile de changer. » D’autant moins que Mariano Rajoy s’apprête à affronter de délicates élections et n’est pas du tout sûr de conserver son poste.

Et ailleurs en Europe ?

Un rapide comparatif montre que la principale différence tient à cette fameuse pause déjeuner. En Allemagne, les relations sociales au travail restent limitées. « Les pauses ne se prolongent pas autour de la machine à café et on préfère arriver tôt au boulot pour en repartir tôt, raconte Delphine Nerbollier, correspondante à Berlin du site MyEuropIl est fréquent que les bureaux ferment à 16 h. » 

C’est sensiblement la même chose au Royaume-Uni, où les salariés commencent leurs journées vers 8 h 30-9 h pour la terminer autour de 17 h 30. « Résultat immédiat : les pubs sont pris d’assaut dès 17 h, raconte le correspondant à Londres, Tristan de Bourbon. Ce phénomène est lié à la pause déjeuner express, qui ne dépasse généralement pas 30 minutes, quand un sandwich n’est pas avalé en 10 minutes à son bureau ou devant l’ordinateur. » Les Espagnols sont plus proches (ce n’est pas une surprise) des Portugais, qui peuvent prendre des pauses de deux ou trois heures en début d’après-midi.

Le mot de la fin ?

Une journaliste américaine, L.V. Anderson, du site Slate.com, soutient les Espagnols : « Si vous aimez manger, l’Espagne est faite pour vous, car vous y êtes incité à manger aussi souvent que possible. » Et d’ajouter : « Franchement, tout le monde sait que cest impossible de rester concentré 8 heures de suite, comme on l’attend de nous et de nos horaires [américains, NDLR] 9 h-17 h ». Conclusion ? « L’Espagne ne devrait pas changer sa routine. Cest nous qui devrions changer la nôtre. »

Le débat, finalement, ne concerne pas que nos voisins ibères.

PAR CÉDRIC ROUSSEAU